Invités
Ali Hadjar - auteur / musisien Saïda Mezgueldi - Dramaturge Manolos Publications Romans
Nuit afghane. ed Nicolas Philippe Paris l'autre désert Salut compagnons ! Fils de ta mère ! Traductions
La mémoire de la chair Inédits Calligraphies Ed. MokeddemNOVA MAGAZINE Mona Cholet De la torture en Algérie à la galère dans les couloirs du métro, Mohamed Mokeddem, ce "fils de sa mère", a connu les affres de l'underground dissident. Jusqu'à ce que Maurice Nadeau découvre ses talents d'écrivain.
« Je ne savais pas que j'avais écrit quelque chose qu'on considère maintenant comme bien écrit, comme littéraire. Je pensais avoir écrit quelque chose, et puis c'est tout », se souvient Mohamed Mokeddem. "Quelque chose ", c'est Fils de ta mère !, paru en 1999 aux éditions Maurice Nadeau. L'histoire crue d'un petit gars de Mascara dont le père a été tué pendant la guerre d'indépendance algérienne et dont la mère se prostitue pour nourrir ses enfants. "On glorifie le million et demi de martyrs de cette guerre, mais qui se demande comment toutes ces veuves ont survécu ?" Mokeddem racontait sans fard son enfance de "fils de pute", obligé de défendre au couteau son intégrité physique (telle mère, tel fils...), dans la promiscuité infernale d'une cité. II offrait une vue en coupe de l'Algérie de Boumediene, hôpital psychiatrique à ciel ouvert où les seuls traitements envisagés s'administraient dans les caves de la Sécurité militaire.
Le Monde Jean-Luc Drouin 16 04 1999 LE PAYS DE LA GUERRE Entre douleurs et nostalgies, colère et dénonciations, quatre romans, et des regards meurtris sur l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui. Leila Sebbar, née à Aflou : elle se souvient d'un jour de novembre 1954 où des hommes en armes, visage couvert d'un foulard, ont arrêté un car Citroën roulant sur les Hauts Plateaux pour mitrailler un couple d'instituteurs de la République française. Nabile Farès, né à Collo : iI se souvient de 1962 et des charniers de Boumediène. Mohamed Kacimi El Hassani, né à la zaouia d'El Hamel : il se souvient des maquisards à mitraillette hissant le drapeau national devant la mosquée, alors qu'il s'apprêtait à entrer en cours préparatoire. Entre douleurs et nostalgies, ]es voix d'Une enfance algérienne (recueil publié en ]997, réédité aujourd'hui en poche) évoquent presque tous une apocalypse, la guerre d'Indépendance, qui « n'est pas achevée ». D'autres regards meurtris viennent depuis témoigner de cette « révolution qui s'enlise dans un marécage de fatalité. Allers-retours: rejoindre l'Algérie, c'est s'embarquer pour Un voyage au pays de la peur. Deux cent vingt pages durant, la confession de Mélina Gazsi, l'Armoire aux secrets, s'apparente à une quête du paradis. La jeune femme, née en 1955, se lance à la recherche de son père disparu mystérieusement au début de la guerre d'Algérie, sans laisser d'adresse. Qui était-il ? Qu'est-il devenu ? Sujets tabous. Seuls indices: Mélina, dont la mère est bretonne mais qui en réalité se prénomme Farida, a entendu parler du surnom de ce père fantôme ( « le Frisé ») et de sa légende (" Il a fait le maquis. »). Sans recherche de style, et non sans charme, son fIash-back évoque l'enfance d'une parisienne dans les années 60, les parties de marelle sur les tomettes du palier de la rue de Maubeuge, le tarataratara de la machine à coudre familiale... C'est après avoir tenté d'occulter sa véritable identité que cette fille de Bécassine, devenue militante dans un mouvement antiraciste, retrouve la trace de l'ancien adhérent du FLN. Mais à l'instant où le récit, jusqu'alors tenu hors des émois démonstratifs, se met à ressembler à un épisode de la défunte émission de Jacques Pradel « Perdu de vue », surgit l'horreur. L'odeur tenace du feu et du sang, lors de l'attentat, en août 1992, à l'aéroport Houari-Boumediène. « Le hasard, encore le hasard, écrit-elle. Et l'Histoire qui danse avec la mienne, si petite que parfois j'en ai honte. " Silences, malaises et malentendus se sont réinstallés. Mélina reperd son père, une seconde fois. Mohamed Mokeddem, lui, a vécu enfance et adolescence dans les années 60, à Mascara, en Oranie : la ville des moudjahidines " qui ont fait sortir la France ! ». Dans une langue française classique impeccable, élégante, au lyrisme contrôlé, il brosse dans Fils de ta mère ! une fresque haute en couleur, film syncopé aux images fortes, violentes, obscènes. Des « personnages » homériques pimentent un quotidien que rehausse encore l'évocation permanente de cocasses légendes locales. Mascara, en outre, a une réputation nationale de "ville à putes", et encourt pour cela la malédiction d'on ne sait plus quel marabout. Elevé avec toute la racaille familiale par une grand-mère courage qui " courait déjà après les chèvres de son vieux, disait-elle, quand les gendarmes français avaient emmené son frère aîné se battre à Verdun ", le narrateur est présenté un jour à une étrangère qui sort de prison : sa mère. Tandis que cette « honnête personne » s'adonne à la prostitution, Mohamed essuie insultes et brimades ; c'est un petit diable insoumis, les gamins du quartier veulent le « niquer ». Fan de Ray Charles, de Sartre, Marx et Victor Hugo, ce fils de pute non conformiste doublera sa consommation de kif et de vin, rêvera d'une Algérie où iI n'y aurait plus de bâtards, « ni d'enculés et d'enculeurs », s'envolera pour Bagdad afin de devenir cinéaste. Lors d'un retour au pays, en 1980, il est suspecté d'appartenir au parti de Saddam Hussein. Torturé dans une caserne, il est sommé de livrer" des noms " ; puis il échappe à un attentat au pistolet alors qu'il tentait de réaliser un film sur l'assassinat du journaliste Tahar Djaout. Les dernières pages de son « roman » dionysiaque sont effrayantes. « Alger a peur ; Alger boit du sang dans l'ivresse de la démocratie; Alger est l'otage du FMI, de l'armée, du gouvernement, des hommes d'affaires véreux, des islamistes égorgeurs, des démocrates douteux, des intellectuels opportunistes, des journalistes muets et d'un peuple complice ». Peinture rageuse des moeurs de la ville blanche métamorphosée en capitale de l'enfer.
Pierre Marcelle Libération 15 04 1999 Mohamed Mokeddem, 40 ans, parle d'ailleurs et avec une autre ambition. Dans le contexte dramatique d'une guerre civile et celui, presque anecdotique, d'une autre élection présidentielle algérienne, conseillons donc vigoureusement à M. Jean-Pierre Chevènement la lecture de Fils de personne, que publie Maurice Nadeau. Le roman, à fortes résonances autobiographiques, conte une enfance à Mascara dans les années 60, alors que le pays, encore marqué au fer de l'administration coloniale, fait l'apprentissage d'une douloureuse re-naissance. La religion et la Sécurité militaire constituent les piliers dictatoriaux d'une société d'une extraordinaire violence que le narrateur (fils de chahid, héroïque mort anonyme de la guerre d'indépendance, et d'une mère que son veuvage contraint à la prostitution) expérimentera dans sa chair. De cette schizophrénie quasi congénitale, Mokeddem a tiré un récit d'une brutalité extrême en ce qu'elle apparaît fatale - quotidienne et bientôt perçue par ceux-là mêmes qui la subissent comme naturelle: les tabous du sexe, exacerbés par la corruption d'un régime dont il est patent qu'il n'a jamais été démocratique, y .annoncent d'une façon chimiquement pure le devenir du pays. Au point qu'on s'étonne qu'il ait fa1lu trente années pour que se découvre, avec le Front islamique de salut, " la puissance intégriste, et qu'éclate au grand jour une guerre civile dont Mokeddem établit qu'elle était inscrite dans la genèse de l' Algérie contemporaine. Envers et contre tous les tortionnaires, l'auteur s'émancipera - par la culture, évidemment, et nécessairement contre la religion. L'exil, pour lui, ne sera pas un - choix, mais une nécessité. Fils de personne : s'achève sur l'attentat dont l'auteur fut , victime en 1994, lors d'un voyage au pays natal. Mais « à quoi bon expliquer ces pieds cassés et tordus, ces ongles ternis, ces cicatrices aux bras, à la tête, au ventre, aux cuisses, les os qui font mal, le coeur qui bat fort et vite, les nerfs constamment à fleur de peau, la dépression?». Mohamed Mokeddem vit aujourd'hui en France, ce qui est la moindre des choses. A l' occasion de la sortie de son livre, la télé ne l'a pas invité.
Fuir l'odeur de mort De retour dans son pays après des études de cinéma à Bagdad pendant la guerre Iran-Irak. Mokkedem a connu la torture, avant de devoir affronter, devenu réalisateur, la menace islamiste. Fils de ta mère ! s'achève sur une tentative d'assassinat, une voiture qui ralentit dans une rue d'Alger, un flingue qu'on dégaine lorsqu'il s'approche, la fuite éperdue et, au moment de s'écrouler, à bout de souille, la décision de s'en aller pour toujours. C'était en 1994. "Après ça, il s'est passé plusieurs semaines avant que je puisse partir, raconte-t-il, installé dans le bureau que lui loue un ami derrière l'hôpital Necker, dans le XV . l'ai fait !e tour des ambassades, j'étais prêt à partir n'importe où. Pas forcément en France, même si ma femme et mes enfants y vivaient déjà. On m'aurait annoncé: « Mohamed, tu vas à Ouagadougou », je me serais dit: « l'y vais, qu'est-ce que j'en ai à foutre? » L'important, c'était de fuir la mort, de fuir ce pays. Soit c'était moi qui étais indigne de lui, soit c'était lui qui était indigne de moi. Je ne lui avais rien apporté, il ne m'avait rien donné. Grâce à l'attaché de presse de l'ambassade de France, il débarque à Paris, où il n'était jamais venu qu'en touriste. Sans le sou, il bascule dans l'envers du décor. `C'est une autre forme de persécution. " Sa femme et lui ne se retrouvent que le temps de se déchirer. Il entame une vie d'errance, mange grâce au Secours populaire, frappe aux portes des associations. La vente à la chaîne Planète d'un documentaire sur Mascara lui permet de tenir un peu. Il vit avec des autorisations de séjour de quinze jours, puis un mois, puis trois mois... Il traîne dans le métro avec des compagnons de hasard. "Certains soirs, on avait pour dîner une énorme bassine de thé et un grand pain. On se les partageait, c'était super. " Puis il rencontre une femme : "Elle m'a redonné de la force. C'est grâce à elle que j'ai pu revivre. " Quand il commence à écrire, c'est pour se prendre la tête, théoriser sur l'islamisme, le terrorisme... Un jour, il tire un paragraphe sur sa grand-mère, et le lit à son amie. "Elle m'a dit: « C'est ça, ton livre. Ce n'est pas autre chose. »" Un soir, ils dînent chez des amis. "Alors, et ton livre ? Il répond "J'espère un miracle."... "Et quand on est rentré à la maison, raconte-t-il, on a entendu la voix de Nadeau sur !e répondeur. Mon amie était tout excitée: « Mais c'est Maurice Nadeau, Mohamed ! Tu te rends compte ? Tu sais qui est Maurice Nadeau ? » Non, je ne savais pas. Je suis allé à la bibliothèque et j'ai commencé à lire Grâces leur soient rendues [les mémoires de Nadeau, parues en 19901. Je n'arrivais pas à croire que ce type qui avait publié Henry Miller, Samuel Beckett, Georges Perec, voulait me parler, à moi." Le lendemain, il est dans son bureau. " II m'a tendu un contrat. Et un chèque. Je lui ai demandé: « Vous êtes sùr ? » Et lui [il imite la grosse voix de Nadeau] : « Allons, allons ! » Alors je lui ai dit : « Bon, écoutez... Je prends le contrat, mais je ne le signe pas. Et vous, vous réfléchissez. » Mais je suis revenu dans les vingt-quatre heures, j'ai signé et j'ai eu 5 000 francs d'à-valoir, je crois qu'on a tout dépensé le soir même. " Le succès du livre ne change rien à sa situation matérielle. Son ex-femme lui intente un procès et obtient une saisie sur les droits. II grimace : "Un livre, ça ne vous apporte rien. Seulement la frénésie des huissiers." Son dernier manuscrit, Nuit afghane, écrit il y a un an, a été refusé partout, avant d'être repéré par le site Manuscrit.com. II y condense en une nuit l'expérience de ses dernières semaines à Alger. « C'est un homme enfermé entre quatre murs, quia peur de mourir, qui a des cauchemars, des réminiscences. Qui voit son corps tomber en ruine. C'est terrible, pour un homme, la première fois qu'il s'aperçoit que son corps tombe en ruine. Aussi terrible que pour une femme. Les hommes sont tout aussi narcissiques, mais ils le cachent bien. Ceux qui ont de l'argent peuvent laisser le corps foutre le camp. Mais un homme qui n'a pas d'argent, son seul capital, c'est son corps. Et quand il le voit tomber en désuétude, c'est le malheur. Ça a été l'occasion de parler de mon propre corps, de penser à tout ce que j'aurais pu faire ou ne pas faire pour qu'il ne soit pas tel qu'il est aujourd'hui.
Libération Pierre Marcelle 15 04 1999 Romans Chevènement On avait l'intention d'évoquer cette semaine le livret de Sami Naïr expliquant à sa gamine l'immigration, dans la très oecuménique collection de manuels d'éducation civique à destination des petits enfants que publient les éditions du Seuil. Considérant l'environnement balkanique et l'extrême confusion qu'il génère dans le discours du MDC (I), on a décidé de s'abstenir de Naïr. A sa place, deux représentants de deux générations issues de ladite immigration. Rachid Djaïdani a fait, paraît-il, un bon numéro chez Pivot et, conséquemment, un best -seller avec son Boumkoeur, dont la quatrième de couverture nous apprend pêle-mêle que l'auteur a 25 ans, qu'il est français d'origine algéro-soudanaise et tout à la fois «boxeur, comédien et écrivain». Dans cet ordre-là. Ne l'ayant jamais vu sur un ring non plus que sur une scène, j'ignore absolument ce que vaut Djaïdani comme boxeur ou comme comédien, mais, pour son écriture, elle a ce qu'il faut pour séduire le marché ethno-social-chrétien quand celui-ci s'amuse à se faire peur. Sous les auspices des rappeurs du groupe NTM, qui l'exerguent, Djaïdani tchatche ( 2) une esquisse de vague en brouille, sur fond brouillon et apolitique de cité non identifiée. Les aventures anecdotiques d'un échantillon de locaux y établissent banalement le portrait-robot du sauvageon en Nike et verlan, tel que les animateurs télé et le ministre sus-évoqué les aiment (3). Tout ça, qu'on sait hélas! par coeur, est de peu d'intérêt, mais on avait compris que l'écriture, ici, importe moins que l'occupation du créneau. Appelons ça le syndro~ me Jamel Debbouze, du nom du comique emblématique de l'intégration selon Canal Plus -l'insolence libérale estampillée Générale des eaux tièdes: je te nique, tu me niques, on pourrait faire affaire tous les deux en niquant tout le monde avec les produits dérivés. . . Il y a, dans l'attitude de Djaïdani vis-à-vis de ses lecteurs{4), une nonchalance cynique, symétrique à celle que l'éditeur affiche pour son auteur: le texte, imprimé sur papier sale, a été corrigé avec des gants de boxe. Pour faire plus authentiquement misérable, sans doute… Quelques bonnes résolutions s'affichent ici et là dans le texte pour lui donner un vernis purement formel de bien-pensance; elles sonnent tantôt comme un faux témoignage, tantôt comme un slogan publicitaire, et font bientôt constater que cette entreprise démagogique est également insignifiante. La ville est très présente dans la première partie de ce livre, qui suit l'enfant, puis le jeune homme jusqu'au pac (bac) libérateur. Ce n'est pas que le paysage soit particulièrement gai. Des collines à l'horizon, des vignes, des orangeries, s'il en reste encore. Dispersées dans la campagne, les chapelles blanches des marabouts. Un oued plus ou moins à sec sous un pont qui séparait naguère Bab Ali, la ville arabe, des résidences coloniales de Faidherbe, d'aspect plutôt morne. Le couple de cigognes qui nichaient sur le clocher et claquaient du bec n'a pas changé ses habitudes. Dans les années soixante, tout va de travers dans la cité d'Abd el Kader. Les maisons se dégradent, on s'y entasse, l'eau n'arrive plus au robinet, les ordures pourrissent sur place. Tout s'achète et beaucoup n'ont rien, ce qui est loin d'adoucir les moeurs. De jour comme de nuit, chacun surveille son voisin. Tout se sait, et s'interprète instantanément. D'un clan à l'autre, on a l'injure, les cailloux, les couteaux faciles. Après une belle fête, rien ne vaut une belle bagarre. La seule vraie question est de savoir comment Mohamed a pu devenir ce qu'il est devenu dans un pareil environnement... Le premier élément de réponse tient dans l'hommage qu'il rend aux femmes. Sa grand-mère, Djedati, est admirable. Elle finit d'élever ses propres filles avec ses petits-enfants. Le grand-père était un zalobard : « Bénie soit la mort qui l'a emporté, elle m'en a libérée ! s'écriait-elle comme si on l'avait piquée. » La grand-mère prie cinq fois par jour, mais elle s'explique rudement avec Sidi Dabo, son saint favori, s'il n'exauce pas ses requêtes. Elle est superstitieuse au dernier point, craint les djinns comme la peste, mais il faut voir comme elle rassemble, réchauffe, nourrit, soigne et secoue tout son monde. La stamba, qu'est-ce que cela veut dire ? Mohamed est né à Mascara en 1958 ; « Parler de ma ville natale et une douleur, ne pas en parIer en est une autre. » A Mascara, les Pieds Noirs étaient souvent d'origine espagnole ou italienne. Les uns et les autres ont laissé des souvenirs linguistiques aux Algériens, de sorte que ces derniers, privés de références à l'écrit, pratiquaient un sabir dont Daudet disait joliment qu'il était « fait de mots bariolés amassés comme des coquillages tout le long des mers latines (I). Mohamed Mokeddem n'a eu garde de renier ce parler populaire où une fille, selon le cas, peut être une tchica ou une ragasate. Les amateurs de jurons découvriront également quantité de formules insultantes, hautement élaborées, susceptibles d'anéantir par le sexe et la mort l'adversaire le plus coriace. Comme quoi les interdits fécondent le discours ! Ce n'est pas elle qui reprocherait à sa fille Oumaïma de prendre l'argent où il se trouve et, dans son genre, la fille a autant de caractère que sa mère. Elle choisit et manoeuvre ses amants. Son argent efface les coups tordus de son fils, et ses voisines la soutiennent pour sa générosité. Même si elle n'a pas les mots pour le dire, elle aime Mohamed qui le lui rend bien. Elle sait que le gamin a une vie difficile. Ce n'est pas une sinécure d'être « fils de pute » en terre d'Islam. Il se l'entend répéter tous les jours, les raclées et les agressions sexuelles qu'il subit s'en trouvent justifiées. Et malgré tout, le garçon va peu à peu marcher vers la lumière. Il ne se laisse pas pousser la moustache, il refuse de « tenir » ses soeurs, il ne roule pas les mécaniques. Il est fluet, mais il est beau. Il porte les cheveux longs et il faudra que ces dames se forment en commando pour lui faire la « boulaziro ». Il adore les livres qu'il vole dans une ancienne demeure coloniale ou chez le libraire, les arrache à sa grand-mère qui en fait du feu. Il est le premier de la classe, il connaît des moments privilégiés: les jeux d'eau avec sa soeur cadette Amina, l'éblouissement quand une fois, une seule, il voit sa mère danser: « Je me demandais souvent ce que ma mère pensait de moi quand son regard s'attardait sur mon visage, sur mes cheveux et mes gestes, quand elle se confrontait à mes violences, mes désirs, mes larmes et l'absurdité de mes idées. » Il aime le cinéma, la musique, la compagnie de ses copains: « Personne ne me traitait de fils de pute, du fait qu'ils l'étaient eux-mêmes. » Avec eux, il use et abuse de la bière, du kif, des amphétamines. Ça aide. . Et il ne manque pas de courage, comme le jour où il répond au professeur d'arabe, en pleine classe, que Dieu n'existe pas et qu'il va lui falloir affronter pendant toute une soirée l'enseignant hors de lui, qui le menace de viol et à qui il ouvre le ventre avec son Opinel. Mohamed Mokeddem est un conteur. Il sait provoquer l'émotion et le rire dans la description de ce groupe social agi par la religion, la violence, l'ignorance et la pauvreté. Pour nous, ils sont à la fois exotiques, terrifiants et attachants. Mohamed est un instant tenté par le suicide, mais il veut vivre. Il a l'avenir devant lui, il veut faire du cinéma ou délivrer l'Algérie des islamistes, ou les deux. A cela, deux conditions, le bac et un passeport. Il ne sait pas ce qui l'attend... Dans le dernier tiers du livre, le temps a passé, et le jeune homme a parcouru le monde : « J'arrivai à Bagdad en milieu d'année universitaire après un long voyage en Europe. » Puis il est revenu au pays et, les vacances terminées, il songe à repartir. On touche aux années quatre-vingt. Et là, c'est la descente aux enfers. Si ce livre a valeur de témoignage, on est saisi d'horreur. La Sécurité militaire s'empare de lui, il comprend qu'il est accusé d'être un agent de l'Irak. On lui pose sous la torture des questions dont il ignore la réponse: « Qui est le chef des baathis algériens ? Qui les finance ? Comment communiquez-vous entre vous ? Qu'est-ce que vous avez fait et décidé jusqu'à présent ? » Mohamed survit de justesse. Plus tard encore, en 1994, il vit à Alger, il imagine de faire un film documentaire sur le journaliste Tahar Djaout tué le 26 mai 1993. De quoi se retrouver dans la ligne de mire d'une arme à feu, ce qui ne manque pas. Chapitre suivant, l'exil. Il existe depuis quelque temps un assez grand nombre de livres dont les auteurs, hommes ou femmes, sous pseudonyme assez souvent, et on comprend pourquoi, témoignent des mutations algériennes. Il s'agit souvent de romans d'apprentissage où l'on retrouve la tendresse et l'amour qui lient les familles et les clans, avec une chaleur toujours voisine de l'intolérance, la terreur religieuse fondée sur le Coran, alors que le livre contient aussi toute sagesse et toute poésie, la misère liée à une économie post-coloniale exsangue, la peur, la violence et la mort omni-présentes, le courage des femmes persécutées, et cependant seul recours d'une société explosée. Fils de ta mère appartient à cette mouvance et la représente excellemment.
Le Nouvel Observateur Odile Quirot 15 04 1999 Une Enfance algérienne Nommer, c'est faire exister. Le « Fils de ta mère! », de Mohamed Mokeddem en sait quelque chose : personne ne l'appelle du nom de son père, martyr de l'indépendance, mais par celui de sa mère, veuve sans autres ressources que celles de son corps. Une « pute au trou pourri », hurlent ses copains. Lui il ne la juge pas, il la trouve aussi belle que ces « Roumiates » sur lesquelles tous déblatèrent, mais que les hommes rêvent secrètement de ramener de " là-bas », de France, pour « crever les yeux ». Il a eu 6 ans en 1964, cet enfant, il a grandi dans la promiscuité d'un quartier populaire où tout se sait et se règle soudain par des bagarres d'une violence inouïe. Dans les cours de récréation, on joue aux héros et au. harkis; le grand commerce de l'alcool et du sexe se fait à l'ombre de l'hypocrisie. Sur ces hommes et ces femmes d 'Algérie bourrés de préjugés, le petit narrateur de Mokeddem pose le regard extralucide d'un gamin des rues, prompt a aimer, à rire et à compter les coups. Il n'est pas le dernier à avoir le couteau facile ni a reluquer les filles pimpantes comme des « 404 bâchées ». Avec lui, on esquive une taloche de la Grand-Mère, aussi prodigue de tendresse que d'injures et qui veut croire que la terre est un tagine posé en équilibre sur la corne d'un taureau... Avec lui encore, on court les rues de Mascara, une ville de l'Oranais au nom d'une douceur trompeuse, où, en été, les moineaux meurent piégés par des miettes de pain prisonnières du bitume, tandis qu'en hiver le petit oued charrie des immondices. Une ville qui ressemble à un paysage intérieur dévasté. « Partir » est le dernier mot de ce roman qui s'ouvre sur cette équation : « Parler de ma ville natale est une douleur, ne pas en parler une autre. » Cette douleur, Mohamed Mokkedem a choisi de la dire avec une verve picaresque émaillée de tournures populaires de son pays, qui baisse la garde pour faire place au cri de la torture dans les geôles de la Sécurité militaire. Alors, le récit chavire aussi soudainement que la douleur s'empare de l'adolescent, perclus «de silence et de haine». Ce roman a la force terrible du document et le charme prenant d'une enfance. Malgré tout.
LA QUINZAINE LITTERAIRE Agnès Vaquin Adieu, Mascara ! Fils de ta mère! masque une autre formule. On comprend que Mohamed Mokeddem ait reculé, et pourtant. . . Sa mère- celle de son personnage ? - est deux fois veuve, dont la première à l'issue de la guerre d'indépendance. Elle a quatre enfants et vient de passer des années en prison pour racolage. Son fils n'a que le droit de se taire : « Que veeux-tu que je fasse pour vous nourrir ? Rien, y a rien, je ne sais ni lire ni écrire pour faire la stamba ou piquer les malades, je n'ai que mon corps. Cette peur, qui fait. pisser" le citadin dans son pantalon, on la retrouve dans Yamaha d'Alger de Vincent Colonna, où un jeune Parisien se rend à Alger en 1995 pour le compte d'un bulletin économique sur l'Afrique. Dans la « cité interdite aux impies" flotte une « menace impalpable ", une atmosphère de guerre civile. Saisi d'une soudaine ambition, le « petit polygraphe de misère. décide d'effectuer un grand reportage pour un news. Sujet: l'assassinat absurde de Yamaha, supporter charismatique de l'équipe de football de Belcourt, chef d'orchestre des liesses populaires, histrion improvisant des sketches (parfois censurés) à la télé et à la radio, symbole national injectant aux foules « un vaccin contre la morosité » .. Un leader sans parti, prince des gradins au physique de Courtemanche, que certains dépeignent comme un mongolien, ou un facteur de désordre, un parasite, voire un indicateur de police. Ce fada idolâtré par la jeunesse, aventurier des rues, a-t-il été supprimé par les Services, par les terroristes, par un trafiquant, par un supporter d'une équipe rivale ? Musulman pas comme les autres, il figurait, dit-on, sur les listes de condamnés affichées dans les mosquées, parce que les stades font concurrence à la religion. La conclusion fait froid dans le dos: Yamaha serait mort pour une histoire de chameau. Remarquable premier roman, Yamaha d'Alger restitue une atmosphère de panique et de suspicion, décrit la complexité d'une situation sociopolitique chaotique et les passions fanatiques d'un peuple, entre football et islam. il se clôt par un monologue à la fois savoureux et effarant - la diatribe du coiffeur- exposé cynique de l'état des lieux politiques économiques, de l'anarchie e du vice qui règnent, « Si tu es pour le FIS, on tire sur toi; si tu parle dans la presse, on tire sur toi; si tu n'as pas la barbe et le hidjab, on tire sur toi; si tu es contre la police la police tire sur toi, On se méfie d son voisin…". Plus terrifiant encore est le roman autobiographique d'Y B ce jeune journaliste algérien qui a publié pendant sep mois dans le quotidien El Watan des chroniques au vitriol sur la vie politique algérienne (I), accusant les trucages électoraux et les islamistes, apostrophant les « furoncles » du pouvoir, en particulier ce président « dont le nom commence par zéro ». Imprécateur, satiriste insolent, Y. B. jette, son masque (il s'est montré à Ca na! Plus), livre son nom (Yassir Benmiloud), et mêle actualité confession, enquête, imaginaire pour tenter de comprendre «comment le meurtre au nom de Dieu a-t-il fait du meurtre le nouveau Dieu» ? Impressionnant exercice, où l'on ne sait trop faire le tri entre l'abominable vérité et la politique-fiction, qui vise, comme l'indique son titre, L'explication, à donner les clés de son propre parcours, de sa fameuse disparition pendant trois jours en 1997 dans les sous-sols des services secrets, et à révéler les dessous de quelques affaires dont l'assassinat en 1992 du président Boudiaf. Cette talentueuse dénonciation du totalitarisme et des manipu1ations barbares du pouvoir met en scène les généraux du Cabinet noir, les escadrons de la mort qui massacrent des civils, et une société secrète ésotérique d'islamistes dissidents (la secte des assassins dont Chadli Bendjedid serait l'un des éradicateurs), créant une apocalypse pour préparer l'arrivée d'un nouveau messie qui régnera mille ans. YB cite une note de la DGSE pour Matignon, plonge dans les arcanes de sombres complots étayés par des faits vrais. Elucubrations et « explications » qui font l'effet d'une bombe, du grand art.;
Cuba no Depuis son arrivée en France, Mokeddem a bricolé, fait un peu de maçonnerie, de peinture.Pour garder la main comme documentariste, il a réalisé avec son amie deux films: l'un, Coin de Byzance, consacré à des travailleurs immigrés âgés, et l'autre, les Pieds-noirs, à d'anciens colons de Mascara. Il a eu beau en baver, il n'a jamais détesté la France. Bien au contraire. "Ce pays m'a toujours offert une certaine sérénité, même dans les moments les plus durs. Ce serait !e paradis sur terre s'il y avait seulement un peu plus de soleil - j'aime le Massif central, le Sud... Même si, dans le Sud, j'évite des villes comme Nîmes ou Orange. Pas pour les raisons qu'on imagine, mais à cause des arènes. La tauromachie, c'est ça le plus terrible en France à mes yeux. Il n'y a pas de différence entre les islamistes et ces gens-là. C'est la même frénésie du sang, la même jouissance devant ces yeux grand ouverts qui attendent la mort... En Oranie aussi, les pieds-noirs avaient des arènes. II fuit les autres exilés algériens, juge les intellectuels de son pays "ingrats et faux". Il rentre de La Havane ; il a détesté Cuba, ce pays où le visiteur n'est qu'un "porte monnaie sur pattes", au point de vouloir écourter son séjour. Mais on était le 12 septembre, et l'employé de la compagnie aérienne a refusé de laisser un Mohamed Mokeddem prendre l'avion. Il juge aberrante la fascination des Français pour Cuba : « l'ailleurs-c'est-meilleur finira par nous perdre »
Mohamed Mokeddem. Fils de ta mere! Paris. Nadeau. 1999. 254 pages. 120 F. isbn 2-86231-151-0. Fils de ta mere! (Son of a Bitch!) by the Algerian film producer Mohamed Mokeddem was published with the label "roman"; however, readers will be left with little doubt that they are reading the author's life story. World Literature Today, January, 2000
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Georges Gavazzi, romancier Les Editions Mokeddem Noelle Lieber, dessinatrice Stéphane Santini, photographe Accueil