Extrait Les éclatements des serrures et du bois le surprirent sous la douche. Le chuintement de l'eau avait tu les premières tentatives de défoncement de la porte au pied de biche. Les coups d'épaule avaient suivi, coriaces, violents. Affolement, cris de bête surprise dans son terrier, yeux rouge-sang irrités par le savon, saisis par la peur. Il tâtonna dans le noir à la recherche de la serviette, ses lunettes, courut se barricader dans la chambre. Ses appels au secours résonnèrent dans la nuit, se dissipèrent dans le fracas du bois de la porte d'entrée qui cédait, puis celle de la chambre. Ils étaient là, il les sentait, là, derrière lui, leur souffle, leurs mains. Il regarda la rue, le quartier, les bâtiments, entendit les portes et les fenêtres claquer à l'unisson, vit s'éteindre les lumières, celles des voisins, celles des lampadaires, puis plus rien, le trou noir, pas un souffle, plus un murmure, plus une lueur, le monde se recroquevillait sur lui-même, se couvrait d'un silence complice, le laissant seul témoin de son drame dans un espace, le sien, qu'il ne reconnaissait plus ; la chambre s'allongeait à l'infini, sans perspective ; seul l'encadrement de la fenêtre demeurait visible, bornée par une phosphorescence soudaine, marquant le choix entre mourir égorgé ou écrasé dans le vide-noir-sans fond. Il hésita à sauter, non par peur de la mort mais par peur de la rater, de passer à côté, de finir sa vie sur les roues d'un fauteuil. Une main rugueuse le saisit par la nuque, l'enleva du sol pour le renvoyer sur le lit. Un homme nu, transi par la peur, est ridicule; c'est la laideur au naturel, un corps d'homme en croix, écartelé par quatre bras vigoureux: les membres tremblent, la bouche bée, souffle sur le feu qui embrase les yeux exorbités, la langue frappée d'aphasie roule et se replie au fin fond de la gorge, le cœur prend du volume et ses soubresauts saccagent la cage thoracique, le sexe bande au toucher froid de la lame. Tout ça, le temps d'un soupir. Puis le corps relâche, le cerveau l'anesthésie, le vide de toute résistance, l'abandonne, l'offre au boucher afin de hâter sa mort, lui épargner la souffrance du taureau poussé dans l'aréne. Les trois hommes portaient chacun une cagoule, un sabre et un kalachnikov. Abou Jahl, le chef, l'émir, avança une chaise et la colla contre le rebord du lit, s'assit à cheval entre ses deux compagnons improvisant le cercle d'une cour de justice.
WORLD LITTERATURE TODAY EXPANDED REVIEW COVERAGE ARIL - JUNE 2003
Ils ont apprécié Dans les pays du Maghreb, la "nuit afghane" désigne un moment de terreur absolue. Un homme hésite entre rester entre son HLM sordide de la banlieue d'Alger en proie aux exactions des extrémistes ou partir pour sa chambre de bonne à Paris. Cauchemars et crises de lucidité face à la violence intégriste, à l'amour et aux désirs inassouvis, ce récit est avant tout l'histoire d'un chaos, d'un exil intérieur. Le portrait implacable, entre rêve et réalité, d'un pays qui souffre à travers un intellectuel résistant. Le lecteur aime cet homme dans ses faiblesses, ses contradictions qui révèlent une grande richesse Christelle Jurado - Librairie Privat, Rennes Dès les premières pages, l'intrigue est menée avec brio. L'atmosphère d'une ville sous menace terroriste est parfaitement rendue. Par-dessus tout, le texte casse beaucoup de clichés répandus dans la littérature algérienne actuelle Marie Virolle - Algérie Littérature Action Langue impeccable, imagée, poétique et nostalgique, narration accrocheuse, pas de baisse de tension et beaucoup, beaucoup d'émotion. De la belle littérature Fabienne Monteil - Librairie Privat, Bordeaux Les descriptions, l'usage de nombreuses images finement mises en place et le mélange cauchemar-réminiscences, confèrent au récit une grande puissance évocatrice. Philippe Di Folco – éditeur - manuscrit.com
ALTERNATIVES France-Isabelle LANGLOIS 8 avril 2002 Voilà le lecteur averti de ce qui l'attend pour les quelques heures qui vont suivre. Un récit poignant où se succèdent les cauchemars et les crises de lucidité et d'angoisse d'un homme écartelé entre l'Algérie et la France. Un homme déraciné dans son propre pays, l'Algérie, mangée, gangrenée par la spirale de la folie islamiste meurtrière de son peuple, et l'abandon suicidaire de tous jusqu'aux dirigeants. Un homme culpabilisant dans sa chambre de bonne à Paris, où il se sent peut-être davantage chez lui, finalement, tandis qu'il a laissé les autres derrière, occupés à s'entretuer. Très bien écrit, merveilleusement imagé, Nuit afghane ne raconte pas l'Afghanistan comme nous aurions pu le croire, mais l'Algérie. C'est le récit de la peur terrible de l'égorgement, du massacre, la suspicion des voisins et de ces autres personnes que l'on croise ici et là, que l'on ne connaît pas, mais dont on se méfie. La peur quotidienne, les nuits entières passées à attendre que le jour se lève, à espérer que nos assassins arrivent enfin pour en finir au plus vite. Est-ce différent en Afghanistan ou en Algérie ? Ce roman est aussi l'histoire d'un homme écartelé entre ses autres pays, les femmes de sa vie, à la recherche surtout de Tina qu'il voit ou croit voir imparfaitement à travers les suivantes. Une fuite intérieure sur fond de chaos algérien. À lire.
AccueilOuest France Que faire face à la violence intégriste ? Un intellectuel algérien n'en finit pas de se poser la question. Doit-il rester à Alger terré dans son HLM de banlieue, à la merci des fanatiques qui veulent sa peau, ou s'exiler à Paris, pour se reprocher sans cesse d'avoir fui ? Mohamed Mokeddem a écrit là un roman d'une rare intensité qui nous fait prendre rudement conscience du drame vécu au quotidien par le peuple algérien. Puissant.
Black out Stéphane Malterre Avril 2002 Upstreet n°36 Les bonnes choses se méritent. En l'occurrence, il faudra passer le barrage d'une couverture rédhibitoire pour être happé dans un cycle infernal de mots et de phrases alignées de main de maître. Livre de la terreur, thriller fantasmatique, pourtant né dans l'étau du réel, le roman biographique de Mohamed Mokeddem montre l'Algérie à travers le regard halluciné et fantomatique d'un intellectuel menacé de mort par les islamistes. Quoi qu'il fasse. Où qu'il aille. La menace pèse. Là. Ici. Ailleurs. Nuit afghane est une machine à produire de la peur. Muscles. Nerfs. Pupilles. Tout réagit. C'est Brazil ou la Mort aux trousses, prenant pour cadre un pays et des vies laminées - dans leur corps comme dans leur tête - par l'intégrisme.
L'Humeur du Marcassin Isabelle Roche Avril 2002 Tout en fracas et portes qui cèdent, tout en tortures et sévices d'une implacable cruauté, en violentes imprécations intégristes auxquelles répond un pathétique plaidoyer pour l'amour et la beauté, les premières pages de Nuit afghane plongent d'emblée dans l'univers du roman, d'une extrême violence tant physique que psychologique. Univers sombre et glauque où vomissures et déjections d'un corps déchu le disputent à l'absolue terreur, à l'angoisse et aux regrets éprouvés par un narrateur qui, renonçant ici et là au « je » au profit d'un « il » plus distancié, est tour à tour sujet et objet de sa propre histoire. Ce narrateur au statut imprécis dont on ne connaît pas le nom - seul un diminutif est murmuré à la toute fin par la voix d'un amour perdu - est un artiste algérien ; sa vie étant menacée par les intégristes islamistes, il finit par s'exiler à Paris et décide de répondre aux questions d'une journaliste. Mais il est bien maladroit de vouloir ainsi, en le résumant, asseoir ce texte dans une logique qui, au lieu d'engendrer le récit, semble naître de lui... Un narrateur improbable pour une chronologie non moins incertaine, donc, nourrie d'événements vécus, remémorés ou rêvés imbriqués les uns dans les autres et veinés de réflexions personnelles, de délires aussi... Ce brassage narratif des plus chaotiques va au rythme de l'intériorité tourmentée du narrateur raconté, elle-même à l'image du chaos politique et idéologique dans lequel baigne l'Algérie. Trois chaos se répondant l'un l'autre dans ce récit poignant qui rend plus aigus les problèmes d'un pays parce que portés à la connaissance du lecteur à travers l'âme d'un homme. Non pas traduits en chiffres, schémas et graphiques, commentés par une voix docte et anonyme mais imprimant leurs cruelles conséquences dans la chair et le tir d'un homme blessé autant par ses propres déboires que par le contexte politique dans lequel il doit s'efforcer de survivre. L'on peut discerner un « temps du récit » - celui de l'interview dans la chambre d'hôtel au sein duquel s'inscrivent sensations et faits, souvenirs, réflexions existentielles et considérations politiques. Mais c'est un fil d'une extrême ténuité, tout juste suffisant pour permettre de prendre pied dans ce texte dont l'écriture - remarquablement changeante, tels des reflets insaisissables - rend compte des mouvements si aléatoires des pensées quand on les laisse aller à leur guise, modelées par un bruit entendu, une image surgie, une émotion ressentie : l'on change de narrateur sans crier gare, les locuteurs s'expriment hors guillemets, termes ou groupes de mots soudain se juxtaposent en longues chaînes qui dessinent une réalité-millefeuille embrassée d'un seul coup par une âme hypersensible. Un flot où dominent les notations visuelles, où foisonnent les regards -entraperçus ou portés sur... Et tandis que l'environnement prend souvent des mollesses organiques, des moiteurs écœurantes, le sexe - organe-trouée récurrent, répondant aux taches claires que font dans le récit les corps féminins diversement évoqués, à travers des grâces quasi-ectoplasmiques ou au contraire l'ardeur de leur érotique nudité - le sexe donc semble concentrer en lui une invincible pulsion vitale, celle qui génère toutes les lâchetés, petites ou grandes. Qu'importent les camouflets, les censures ou les rides chaque année creusées davantage... Il faut vire, encore vivre et aimer, envers et contre tout. Nuit afghane est un roman de l'intériorité qui certes donne à lire quelques pages de l'histoire et de la culture algériennes, mais sans pour autant, au bout du compte – et ce malgré la peinture très crue, sans concession, des soubresauts qui ébranlent l'Algérie véhiculer une quelconque morale de l'engagement. Il légitime simplement l'amour, l'amour tout court et celui de la vie, en dépit des décrépitudes du corps et par-delà tous les piétinements, les écrasements, les crachats et les meurtres – tous les viols de ce qui fait la fondamentale humanité d'un individu.
Presse
Invités Ali Hadjar - auteur / musisien Saïda Mezgueldi - Dramaturge Manolos Publications Romans Nuit afghane. ed Nicolas Philippe Paris l'autre désert Salut compagnons ! Fils de ta mère ! Traductions La mémoire de la chair Inédits CalligraphiesUn homme seul, face à la nuit, face à son passé et à son devenir, face à son corps et au temps qui court
Ed. MokeddemIl dit : c'est un miracle que je sois encore en vie ! L'écoutait-elle ? Elle, c'est Anne-Dominique, une journaliste de la Dépêche de Nantes. Elle est assise sur le clic-clac au dessus duquel pend une mosaïque de cartes postales de Mascara, sa ville natale. Il lui tournait le dos et parlait en fixant à travers la fenêtre grande ouverte de sa chambre de bonne l'Hôtel des Invalides. Un éclair, une averse, l'envolée des pigeons, l'impression du dôme qui éclate et sa tête qui se fissure… Ed Nicolas Philippe, 2002, ISBN 2-7488-0003-6 148 pages L'auteur remercie le Centre National du Livre pour son concours
Contact Annonces Liens Georges Gavazzi, romancier Les Editions Mokeddem Noelle Lieber, dessinatrice Stéphane Santini, photographe